Je suis fragile de la paroi – Arno Calleja

 

Nel file audio la traduzione in italiano a cura di Mela Boev.

 

 

Je suis fragile de la paroi

 

Une fille qui passe sur un vélo c’est la plus belle chose elle pédale avec des fesses derrière c’est la plus belle image c’est le plus beau.

Et un renard qui passe devant un arbre se fige puis repart aussi c’est la plus belle des choses.

Et un chevreuil qui passe devant un arbre se fige et repart c’est la plus belle des choses au monde.

Et aussi les gestes d’un garçon dans un bar très tard très saoul c’est la plus belle des choses au monde que tu peux voir.
Et aussi un garçon qui danse les yeux fermés et aussi une femme qui dort dans un parc c’est la plus belle image que tu peux voir.

Elle dort sur le flanc l’avant-bras tordu et les lèvres entrouvertes c’est la plus belle scène de parc que tu peux voir dans un parc.
Et l’étonnement d’un adolescent qui se rend compte qu’il est en train de saigner du nez et un vieil homme qui parle tout seul sur un banc c’est la plus belle il parle tout seul mais sans son sans mot juste en ouvrant les lèvres en silence c’est la plus belle scène que tu as vue.

On est obligé de trouver et de voir la beauté c’est obligé.

C’est plus fort que nous de regarder et dans le regard de voir une chose simple c’est plus fort que nous : une chose sort du grand bordel majuscule et on la voit, elle sort simple et une et on la voit la plus belle chose au monde.

Ce qui est plus fort que nous c’est d’additionner toutes les choses simples qu’on voit.

On ne peut pas s’en empêcher.

C’est pour la continuité pour le sentiment de continuité.

Ce qui est plus fort que nous c’est de compter une chose simple + une chose une + une chose + une chose simple + une chose une, ce qui est plus fort que nous c’est de les additionner.

Extirper une chose simple du grand bordel majuscule et la voir d’un regard qui la rend belle et l’additionner à d’autres anciennes choses belles extirpées et vues et regardées et gardées en résultat.
On ne peut pas s’en empêcher.

On ne garde que de l’un, même additionné.

De l’un ou de l’une.

On colle à plat le regard face aux bars aux parcs aux vélos qui passent face aux forêts et on additionne et on garde l’addition.
Avec des fesses derrière.

Aujourd’hui je marche sur le boulevard National à Marseille je cherche une chose-une à voir à regarder maintenant.

Une chose simple à extirper du grand bordel majuscule du boulevard National une chose à garder toute ma vie la plus belle additionnée à toutes les autres à tout jamais.

Un renard un chevreuil qui passe sur un vélo quelque chose qui danse.

Sur le boulevard National il y a de grands magasins bordéliques de meubles.

Si quelqu’un entre dans le magasin c’est pour acheter un meuble pour le mettre chez lui pour ranger ses affaires unes à unes et pouvoir les additionner.

Si quelqu’un n’a pas d’affaires il n’entre pas dans le magasin bordélique de meubles mais il va plutôt dans un magasin d’affaires.

Les affaires sont unes.

Il faut toujours commencer par l’ordre des choses c’est-à-dire qu’il faut commencer par travailler avant d’aller s’acheter des affaires à ranger dans des meubles sans quoi ça n’a pas de sens.

C’est compliqué de compter tous les poils d’un ami. Mais je prends le temps et je compte tous les poils. Un par un. Un ami par un ami. Et j’additionne. Les poils de tous mes amis additionnés. Pour voir s’ils sont beaux à la fin. Pour voir si l’addition est juste.

Un cheval dans une maison. C’est une chose simple. C’est simple à voir. C’est simple de s’en souvenir.

Une phrase courte pareil. On s’en souvient longtemps. Toute une vie. Surtout si on vous l’adresse.

J’ai les lèvres qui gonflent quand je dis des choses de colères. J’ai les lèvres qui restent minces quand je dis des gentillesses. C’est une particularité de ma physiologie que j’ai. Les lèvres sont une image de simplicité au milieu du chaos des choses sentimentales. Il faut photographier les lèvres. Mettre les lèvres dans un cadre. Gonflées et minces. Ça fait deux photographies.

Je décris un trajet. Du point A au point B. Ça va aller très vite. Si j’adresse le trajet à tout le monde tout le monde me suivra. Tout le monde comprendra le trajet simple. Il suffit d’adresser juste. De A à B tout le monde ira de A à B avec moi. Ce sera le trajet de tous de A à B en commun. Du matin jusqu’au soir. De la vie à la mort. Se lever au début sortir du lit. Sortir du ventre. Au début enfermé dans un ventre sortir bonjour une tête sort. Un bras sort. On voit la tête on voit le bras on donne un nom. On nomme le porteur de la tête et du bras. On dit le nom on habille on réchauffe. On nourrit. Je vais décrire les nourritures elles font partie du trajet. Les soins. Les attentions. Je vais dire tous les gestes. Je bâille, je pleure, on s’agite autour. On agite les images et les mots. Je suis et nommé et imagé. Et dans une phrase et dans un cadre. Dans une belle image. Un gros portrait. Un tableau beau. Même gribouillé. Dans une photographie.

C’est une photographie de A et une autre photographie de B et, pour ce qu’il y a entre, pour tout le trajet, une troisième photographie et c’est tout.

Là je devrais parler à l’infinitif. Que des verbes à l’infinitif dans mes phrases. Mais personne ne peut parler sans conjuguer. C’est fou comme on conjugue avec son pronom tout le temps. On ne peut pas s’en empêcher. On n’a rien trouvé d’autre. On devrait pouvoir parler à l’infinitif. Parler en couleurs et à l’infinitif. Mais il y a tout le temps ces pronoms. Perso ça me gave. Et même si j’arrivais à me passer à l’infinitif il me resterait encore ma personne. Qui est le truc en trop.

Pour parler il faut ne plus être. L’infinitif c’est une porte et il faut ouvrir la porte. Pour sortir pendant qu’on parle. C’est compliqué de simplement partir. On a tellement de ronces dans la gorge. Ça nous retient.

De l’espace vide. Que le verbe à l’infinitif ait la place de passer. C’est ce qui nous manque.

Dans le grand bordel majuscule du boulevard National il y a une chose simple. Elle est simple parce qu’on peut l’extirper. Parce qu’elle a un contour. C’est la plus belle chose au monde. Un visage qui ferme les yeux. Un poil. Un sommeil. Un sang. Un vélo il passe.

Additionner les choses simples à l’infinitif.

Il y a des choses elles arrivent elles se figent et elles repartent. Et parfois même c’est des êtres. Mais on les a vus et on a fait la beauté.

Aujourd’hui sur le boulevard National j’ai vu un garçon saigner du nez. On ne se connait pas. Il est à côté de moi on marche. Quand il a vu que le sang coulait il s’est tourné vers moi il a dit je suis fragile de la paroi.

 

A. Calleja, Un titre simple, Éditions Vanloo 2019.

 

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